Retrouvailles
La mer était déchaînée, ce soir-là. Le vent soufflait fort, et l’air marin caressait le visage d’une jeune femme. Celle-ci était assise sur un énorme rocher, et observait la mer d’un air pensif. Ses yeux vert émeraude étaient plongés dans le vide. Sans qu’elle se s’en rende compte, une larme coulait sur sa joue. Ses longs cheveux châtains flottaient dans le vent, fouettant son visage. Sa tunique était trempée, par la pluie, par les larmes qu’elle avait versées toute la journée. Pourtant, elle n’était pas du genre à pleurer pour un rien. Mais ce qu’elle avait vu, ce rêve, était si réaliste, qu’elle y avait cru. Elle ne voulait pas en parler à ses parents, ils se seraient inquiétés.
Elle se leva d’un bond. Elle savait à qui elle pouvait parler ! Même si ils s’étaient disputés, même si ses mots horribles étaient sortis de sa bouche, il fallait qu’elle lui parle. C’était la seule personne en qui elle avait réellement confiance.
Malgré sa fatigue, elle courrait le plus vite possible. Ses pieds trouvaient d’eux même où se placer pour ne pas tomber. Elle y était habituée, depuis le temps ! Elle arriva en quelques minutes devant la maison de son ancien meilleur ami. Contrairement à la sienne, on pouvait y voir la pauvreté. Le toit était abîmé, les murs délabrés. Elle se demanda comment la maison tenait encore debout. Et pourtant, malgré les nombreuses propositions de son père, ils n’avaient jamais accepté d’aide financière pour la retaper.
Après avoir pris une grande inspiration, elle frappa à la porte. Elle attendit quelques secondes, puis la porte s’ouvrit sur une fille d‘une quinzaine d’années, maigrichonne, les cheveux longs et bruns, qui contrastaient avec ses yeux bleus. Elle leva les yeux vers la nouvelle venue, et son visage s’illumina.
- Claire !
- C’est moi, dit la jeune femme en tendant les bras.
La jeune fille se jeta sur elle, et l’étreignit à l’en étouffer.
- Ça faisait longtemps…
Claire la fit reculer et plongea ses yeux verts dans ceux de la petite. Elle avait tellement changé ! Ses cheveux étaient plus longs, bien sûr, elle avait grandi d’au moins vingt centimètres et ses traits avaient changés, pour la rendre plus adulte.
- Maman !
La jeune fille avait hurlé si fort que Claire fit une grimace de douleur. Elle eut un sourire d’excuse et se précipita vers le fond de la maison pour trouver sa mère.
Claire avança dans la pièce à vivre, qu’elle connaissait si bien. Aucun meuble n’avait changé de place. La table, avec les six chaises bancales, le canapé un peu plus loin, et la grande cheminée, qui l’avait toujours impressionnée. Aux murs, des photos en noir et blanc de la famille. Sur l’une d’entre elles, la famille au complet : Anne et Estéban, les parents, Pedro, leur fils aîné, tenant la main de sa petite sœur Maëlynne, et de l’autre côté de la petite fille… Ethan, riant aux éclats. Ce sourire amena une boule dans la gorge de Claire. Cela faisait si longtemps. Pourquoi donc s’étaient-ils disputés ? Et pourquoi avait-il refusé de lui adresser de nouveau la parole ensuite ? Elle espérait qu’après deux ans, il aurait oublié. Même si il avait prononcé des choses impardonnables, Claire ne voulait pas lui en tenir rigueur. Ce jour là, il était désespéré …
Il fait beau. Les oiseaux chantent, Ethan est couché dans l’herbe, savourant les derniers rayons de soleil. Claire le regarde, elle ne sait pas s’il dort. Elle aime tant observer ce visage si paisible. Aucunes craintes, aucuns soucis, même si sa famille doit se battre pour survivre.
« Quand je suis avec toi, j’oublie mes soucis » lui avait-il dit, un jour qu’ils se promenaient dans la forêt et qu’elle s’était étonnée de sa gaieté. Son meilleur ami, son seul ami. Il est tout pour elle. Malgré la différence de classe, elle préfère être avec ce jeune homme plein de vie, plutôt qu’avec ces garçons qui la courtisent en permanence, lui faisant des démonstrations de forces plus abracadabrantes les unes que les autres. Avec Ethan, elle peut être réellement elle-même. Jamais il n’essaierait de la charmer. Il la considère comme une sœur, comme un membre à part entière de sa famille.
Soudain, rompant le chant des oiseaux, un cri terrible venant de sa maison retentit. Le visage si paisible qu’elle aimait tant a disparu. Une réelle terreur s’est emparée de lui. Se relevant en toute hâte, il court comme un dératé vers la maison. Claire le suit, ne comprenant ce qui se passe. Lorsqu’elle entre dans le salon, elle voit la mère d’Ethan, Anne, en pleure dans les bras de son mari. Son père est là aussi. Dans sa tenue de soldat. Que fabrique-t-il ici ?
- Qu’est-ce qui se passe ? Hurle Ethan.
- Je suis désolé, dit le père de Claire. Pedro est mort.
Ethan se fige. Il parait décontenancé. C’est alors qu’il a une réaction surprenante. Il entre dans une rage féroce, se jette sur le soldat. Ce dernier l’évite au dernier moment et le plaque au sol. Il profère des injures, envers le soldat, envers le monde entier.
Claire veut l’aider. Elle s’approche de lui, mais il la repousse violemment. Il lui dit des choses terribles, qui lui brisent le cœur. Les larmes coulent le long des joues de la jeune fille…- C’est impossible !
Claire fut tirée de ce souvenir par les cris d’Anne. Elle ne l’avait pas revue depuis plus de deux ans.
- Que fais-tu ici ?
- Je… Je viens dire un petit bonjour…
Même si elle savait que ce n’étais pas la véritable raison de sa visite, Anne ne fit pas de commentaires, et Claire l’en remercia silencieusement. Anne l’a fit asseoir et lui prépara une tasse de thé, pendant que Maëlynne lui posait tout un tas de questions. Comment était la vie à l’intérieur des enceintes ? Avait-elle commencé à apprendre l’équitation ? Apparemment, la jeune fille ne tenait pas Claire pour responsable de la mort de son frère.
Après une bonne dizaine de minutes, Claire avait fini son thé, Anne était partie afin de vaquer à ses occupations et Maëlynne ne se lassait pas de poser des questions. Au bout d’un certain moment, Claire commença à manifester certains signes d’impatience, et Maëlynne s’en rendit rapidement compte.
- Il y a peu de chance que tu le vois ici, dit-elle simplement.
- Pardon ?
- Souvent, il s’en va, et on ne le voit pas pendant plusieurs jours. Il est parti ce matin. Je pense qu’il va au rocher de la plage.
La vision du rocher sur le bord de mer apparu instantanément à Claire. Ce même rocher où elle était assise, quelques minutes auparavant.
- Il n’est pas la bas, murmura-t-elle. J’y étais avant de venir vous voir, ajouta-t-elle en voyant le regard interrogateur de la fille.
- Il s’en veut, énormément. Il ne nous parle presque plus, il reste toujours seul. Comme je te l’ai dit, il part parfois pendant plusieurs jours, sans nous dire où il va. Maman est morte d’inquiétude à chaque fois, même si elle arrive à mieux le cacher, maintenant.
Les larmes montèrent une nouvelle fois aux yeux de Claire. Pourquoi avait-il prononcé ces mots ? Pourquoi avait-il ensuite refusé de la voir, s’il l’avait regretté ? Ce n’étaient pas ses paroles qui l’avaient blessée au plus profond de son cœur, mais le fait qu’il avait refusé de lui parler ensuite.
Malgré elle, les larmes débordèrent, et coulèrent lentement sur ses joues. Maëlynne la prit dans ses bras, et Claire se laissa aller. Elle pleura toutes les larmes de son corps, si ce n’est plus. Elle pleura pour son ami. Elle pleura pour Pedro. Elle pleura pour toutes les misères qu’elle avait vécues ces deux dernières années, sans son meilleur ami.
Peu à peu, les larmes se tarirent et laissèrent place à des reniflements. Claire se releva, prit le mouchoir que lui tendait son amie, et après s’être mouchée bruyamment, elle redressa les épaules.
- Merci. Et désolée de t’avoir fait subir ça.
- Avec plaisir.
Claire se leva et se dirigea vers la porte. Au moment où elle allait partir, Maëlynne la retint par le bras et chuchota :
- Quand il ne va pas au rocher, il va à la falaise.
Claire lui adressa un sourire reconnaissant et partit. Après quelques pas, lorsqu’elle fut hors de vue de la maison, elle courut en direction de la falaise. Un vague de plaisir l’inonda lorsqu’elle commença à courir. Ses poumons se remplirent de l’air salé du bord de mer, elle pouvait enfin se dégourdir les jambes. Elle avait toujours aimé courir, surtout lors de ces courses effrénées qu’elle faisait avec Ethan.
Elle arriva rapidement à la falaise. Une boule se forma dans son ventre. Où était-il ? Même sans le brouillard qui s’était levé, elle était sûre qu’elle l’aurait vu si il avait été là. Une déception s’empara d’elle, si intense qu’elle tomba à genoux et qu’elle éclata en sanglots. De nouveau.
Des bruits de pas se firent entendre dans son dos. Mais elle ne se retourna pas. Elle ne voulait plus voir personne.
- Je peux vous aider ?
Claire leva la tête si brusquement qu’elle entendit l’homme faire un pas en arrière. Elle se leva, essuya ses yeux, frotta ses genoux, prit une grande inspiration et se prépara au pire. Enfin, elle se retourna, doucement.
Elle gardait la tête baissée, car elle ne voulais pas que l’homme la reconnaisse. Elle voulait savourer le son de sa voix, sa posture, ses yeux d’un noir de jais la regardant dans un mélange de crainte et d’incompréhension. Un discret sourire se dessina sur ses lèvres. Enfin.
- Je t’ai attendu si longtemps, murmura-t-elle. J’ai patienté, encore et encore, jusqu’à temps que tu me pardonne d’être … celle que je suis.
- Qui êtes-vous ? Demanda l’homme d’une voix forte.
- J’ai attendu, que tu te rendes compte enfin que je n’étais en rien responsable du fait … que je sois la fille de l’assassin de ton frère. Pourtant, jamais tu ne m’a pardonné cette erreur.
L’orage éclata en même temps qu’Ethan la reconnut. Il fit un second pas en arrière, serra fort le pommeau du poignard à sa ceinture - le poignard qui avait appartenu à son frère - et il ferma les yeux. Claire leva la tête. Ses yeux étaient emplit de larmes, qui finirent par couler, se mêlant à la pluie sur ses joues. Jamais elle n’avait ressenti des sentiments si contradictoires dans le même instant. La joie, la tristesse, la peur, le soulagement … Et bien d’autres encore. Elle tenta en vain de mettre un nom sur un sentiment fort qui remplissait la quasi-totalité de son cœur, mais elle en fut incapable. Ses cheveux flottaient au vent, comme ils le faisaient quelques heures plus tôt.
Ethan n’en cru pas ses yeux. Il avait rêvé cette rencontre tant de fois qu’il ne savait si c’était la réalité. Mais cet instant était bien différent de ses rêves. Jamais il n’avait imaginé Claire dans cet état. Jamais il n’avait pensé qu’elle put être triste et blessée. Il mourrait d’envie de s’approcher et de la prendre dans ses bras, mais il ne voulait pas l’effrayer.
Elle avait tant changé. Elle avait grandi, certes, elle était devenue plus adulte, plus mature … et plus féminine. Ses yeux verts qu’il aimait tant avaient pris de la profondeur, et lorsqu’il plongea son regard dans le sien, il crut un moment ne plus jamais pouvoir en sortir. Sa tunique, trempée, lui collait au corps, révélant de belles formes. Pendant qu’il l’observait, il ne put s’empêcher de faire un pas en avant.
De son côté, Claire appréhendait la réaction de son ancien meilleur ami. Allait-il la reconnaître ? Allait-il lui pardonner ? Une lueur d’espoir apparu dans son cœur lorsqu’elle le vit faire un pas en avant, suivie par la peur. Peut-être voulait-il la frapper, en fin de compte, comme elle l’avait tant vu dans ses pires cauchemars. Soudain, n’y tenant plus, refusant cette dernière éventualité, elle se jeta au cou du jeune homme et serra le plus fort possible. Après une brève hésitation, il lui rendit son étreinte. Le soulagement envahit les deux jeunes gens. Au bout de quelques secondes, Ethan approcha son visage de l’oreille de Claire et murmura :
- Je crois que je vais étouffer.
La jeune femme relâcha son étreinte et se recula, mais Ethan la prit par les épaules et la serra contre lui, avec plus de tendresse que leur première étreinte. Il enfoui son visage dans ses cheveux et s’abandonna à ce moment de plaisir.