Précédé de quelques gardes à la mine patibulaire, Owen pénétra dans une large pièce : la salle du trône. Elle semblait si grande que la traverser aurait, à ses yeux, relevé du miracle. Bien que vaste, l'atmosphère y était terriblement étouffée du fait de la couleur sombre des murs. Le jeune homme se sentit brusquement oppressé. Son cœur lui faisait mal, cognait à tout rompre dans sa poitrine. S’il n'était pas sans savoir les raisons de cette entrevue, les conséquences qui allaient en découler étaient encore totalement inconnues au jeune homme. Et le sentiment sinistre qui planait en ce lieu n'était que renforcé par le gigantesque trône. Ce dernier, par ailleurs, dominait fièrement les nouveaux arrivants, installé crânement sur un piédestal de marbre édifié au centre exact de la pièce circulaire. Orné par de multiples bas-reliefs de pourpre et d'or, son dossier et les quelques griffes qui en surmontaient le sommet semblaient coulés dans l'argent. Marque de richesse sans égale, il suffisait d'un regard à cette œuvre d'art pour se sentir brusquement insignifiant. Luisant lugubrement à la lumière des nombreuses torches suspendues, son chatoiement obscur contrastait étrangement avec l'éclat, sombre et diffus, des murs d'obsidienne.
Sur ce trône, un homme d'âge mûr était assis. Le menton noirci par une barbe de quelques jours, son regard fier et droit était surmonté par quelques boucles au blond tirant sur le gris. La main droite reposant sur sa corpulente panse, le roi tenait dans son autre main un sceptre orné de motifs de rubis. Accompagné de l'imposante couronne, ce riche attribut suffisait à en déterminer le possesseur. Si les années n'avaient pas épargné Sa Majesté, le dotant de nombreuses rides aux coins des yeux et de multiples cicatrices diverses, sa stature restait noble et droite.
- Bonjour, jeune Sire Desplores.
Sa voix grave et profonde résonna dans le cœur d’Owen comme le son du gong. Ces quelques paroles, prononcées avec chaleur mais fermeté, pénétraient son être ; il n'était pas difficile d'y lire la noblesse du roi qui lui faisait face. Sa voix autoritaire ne contenait pas la trace de cette arrogance dont faisaient preuve nombre des grands de ce monde. Se sentant brusquement ridiculement petit face à ce grand homme, le jeune homme n'osa que se prosterner. Mettant un genou à terre, il s’inclina.
- Majesté, merci de me faire l'honneur de me recevoir.
Le roi fronça les sourcils, et cala son menton dans sa main droite, l'air préoccupé. L'angoisse saisit peu à peu le jeune noble.
- Hélas, comme tu le sais probablement déjà, cette convocation est loin d'être une simple visite de courtoisie. Tu n'ignores pas les raisons de tout cela, n'est-ce pas ?
Il acquiesça, l'air grave. Un léger tic nerveux faisait tressauter sa paupière gauche ; il avait peur.
- Bien, soupira son interlocuteur. Tes actes t'ont poussé à violer l'une des lois les plus importantes de notre royaume. Si la sanction qui t'est réservée devrait être la mort, je connais bien ta famille, et j'en suis depuis de longues années devenu l'ami. Je ne souhaite donc pas mettre à mort le fils des Desplores... Plutôt que cela, tu seras banni du royaume ; dès demain, tu entreprendras ton voyage pour te rendre au sein des Terres de la Pénombre, à l'aide d'une monture que l'on te confiera et de cette bourse, expliqua le roi en lui lançant cette dernière. Si tu le souhaites, tu peux te faire accompagner de quelqu'un ; mais sache que jamais tu n'auras le droit de réintégrer notre royaume.
Des larmes piquèrent les yeux d’Owen ; il mourrait d’envie de crier. Comment en était-il arrivé là ? Devait-il payer si cher pour une métamorphose involontaire ? Restant un instant agenouillé auprès du roi, il acquiesça en retenant les perles salées qui menaçaient de couler le long de ses joues. Il n'avait plus le choix ; il ne lui restait plus qu'à quitter au plus vite le château et préparer ses affaires. Le jeune homme se redressa vivement, murmura de brèves paroles de remerciements, et avança jusqu'à la porte d'un pas décidé. Trop préoccupé par le malheur qui l'accablait, il ne remarqua même pas la beauté de celle-ci : les deux colonnes de pierre encadraient la grande porte de pierre polie, la soutenaient avec force. Il se contenta de l'ouvrir avec difficulté, et courut jusqu'à l'une des petites ruelles du village. Terriblement exiguë, il était extrêmement difficile d'y circuler ; personne ne viendrait le déranger par ici. Tombant à genoux, il laissa échapper les sanglots qui opprimaient sa poitrine.
***
Owen pleura longtemps. Son enfance, il l’avait passée dans une grande maison bourgeoise luxueuse et ne manquant pas de confort, au côté de diverses gouvernantes qui avaient accompagné son éducation tout en veillant à ce qu’il ne manque de rien. Il avait grandi dans un monde opulent, au sein duquel le seul effort qu’il avait coutume de fournir était le long apprentissage des langues ancestrales du royaume et l’étiquette qu’il fallait appliquer à chaque situation, quelle que fut celle-ci.
En un instant, son mode vie complet, les quelques habitudes qui le constituaient avaient volé en éclats. Il allait devoir partir. S’en aller à cheval vers des contrées lointaines, au plus vite. S’il avait passé de longues heures à étudier les vieilles cartes jaunies de la bibliothèque de son père, Owen n’était jamais parti à l’inconnu de quelque façon que ce soit. Le monde extérieur lui semblait être un autre univers, un univers étrange et dangereux. Et c’était sans compter la destination qui lui était réservée : les Terres de la Pénombre. Celles-ci ne portaient pas leur nom pour rien. Les habitants qui y résidaient, totalement nyctalopes, avaient pour habitude de vivre la nuit et possédaient l’étrange faculté de se métamorphoser à volonté sous une forme animale.
Cette dernière caractéristique était, par ailleurs, à l’origine de la mauvaise fortune d’Owen. Depuis des temps ancestraux, le peuple des Terres de l’Aube et celui des Terres de la Pénombre entretenaient une haine mutuelle et perpétuelle. Dans le cas où la trace d’une caractéristique habituellement réservée au peuple ennemi était décelée en un individu, quel qu’il fût, celui-ci était immédiatement exécuté, ou banni s’il possédait de bonnes relations à la bourse bien remplie… Owen, quelques jours plus tôt, s’était involontairement transformé en chinchilla. La métamorphose ayant eu lieu dans la cuisine même, la servante qui y préparait le repas du soir avait eu terriblement peur ; quelques minutes avaient suffi pour que la nouvelle remonte aux oreilles des parents du jeune homme. Depuis lors, ceux-ci avaient refusé tout contact avec leur propre fils.
Owen essuya rageusement les larmes qui coulaient le long de ses joues pâles. Il n’avait jamais souhaité que de réussir sa vie de gentilhomme bourgeois aux manières multiples et exaspérantes. Cette vie calme et assistée l’avait toujours satisfait. D’un jour à l’autre, il allait brusquement devoir vivre par lui-même, partir sans espoir de retour. Qu’avait-il donc fait de mal ? La métamorphose qui avait eu lieu avait été la seule dont il ait jamais été victime, et il ne demandait qu’à ne jamais revivre ce type d’expérience.
Le jeune homme tenta de se reprendre ; quitte à devoir partir le lendemain, autant préparer au mieux le peu de choses qu’il aurait le loisir d’emporter. Redressant le menton, s’aspergeant le visage du contenu de la gourde qui pendait à sa taille dans le but de masquer les traces des sillons salés que les larmes avaient laissés derrière elles, Owen adopta la démarche arrogante qui convenait à son rang et se rendit, le regard droit, jusqu’à sa demeure.
Là-bas, les divers employés de la grande maison bourgeoise prirent grand soin de l’éviter. Cela avait son point positif ; Owen ne souhaitait que solitude, ne serait-ce qu’un instant. Une simple discussion aurait été malvenue. Pénétrant dans sa chambre, le jeune homme fit l’inventaire de ce qui serait nécessaire à son voyage. Il glissa dans une grosse malle une bonne partie de ses tenues, y ajouta sa gourde, la bourse que lui avait offerte le roi et quelques souvenirs de famille. Il hésita à emporter la longue épée que son père lui avait confiée quelques semaines auparavant, dans le but de lui apprendre l’escrime. Owen ne savait toujours pas s’en servir ; il la glissa tout de même dans ses bagages.
Un léger bruit résonna dans la pièce ; quelqu’un frappait à la porte. Le jeune homme, surpris, se redressa, et poussa un léger grognement mécontent en réponse au nouveau venu. Une jeune fille aux longs cheveux roux passa le seuil, et se jeta au cou d’Owen sans que celui-ci ait eu le temps de faire un geste.
- Salut ! s’écria-t-elle, plongeant ses prunelles d’un joli vert émeraude dans celles, bleues et claires, du jeune homme. Si tu savais le mal que j’ai eu à te retrouver… Ta maison est gardée comme un véritables château fort, depuis quelques jours ! Il s’est passé quelque chose de grave ?
Owen salua son amie, sans pouvoir retenir un petit sourire. Camilla avait été la seule en qui il ait jamais eu confiance. Les parents du jeune homme, par leur grande arrogance, s’étaient mis à dos la plupart des autres grandes familles la région ; quant aux jeunes des classes moins élevées, ils ne supportaient pas, pour la grande majorité, les manières soignées du jeune homme et nourrissaient envers lui une jalousie profonde. Seule la jeune femme, qu’il avait rencontrée sur le marché quelques années plus tôt, faisait exception à la règle ; à tous deux 17 ans, ils s’entendaient comme frère et sœur.
Le jeune homme narra à son amie l’ensemble de l’histoire, laissant échapper entre deux explications une lamentation désespérée. Camilla l’écoutait, attentive, tout en prenant soin de ne pas intervenir au cours du récit, sachant l’importance que prenaient les règles de politesse classiques aux yeux du jeune noble. Elle se contenta de froncer les sourcils, inquiète quant à l’avenir d’Owen.
- Le roi t’a dit que tu pouvais être accompagné ? demanda-t-elle enfin. Parce que… J’ai toujours rêvé de découvrir le monde, et tu le sais très bien. Je sais à quel point les Terres de la Pénombre te déplaisent, mais elles me fascinent. Accepterais-tu que… je vienne avec toi ?
Le jeune homme haussa un sourcil, perplexe. Camilla avait quitté sa famille deux ans plus tôt dans le but de voyager selon ses choix ; il ne la croyait cependant pas curieuse – et courageuse – au point de vouloir s’aventurer ainsi dans ces terres dont seul le nom suffisait à le faire trembler. Pendant un instant, il voulut repousser le certain égoïsme dont il était coutumier afin de dire à la jeune fille qu’il en était hors de question, que le voyage pouvait s’avérer dangereux. Seulement l’idée de partir seul l’effrayait, et l’idée que Camilla soit à ses côtés le rassurait.
- Je… Bien sûr, ce serait avec plaisir. Mais… es-tu bien consciente du voyage qu’il va falloir entreprendre ? Je dois partir demain, et tu n’as pas préparé tes bagages, ni fait tes au revoir...
- Qu'à cela ne tienne, répondit la jeune fille en esquissant un léger geste dédaigneux de la main. Je n’ai guère de monde à qui dire au revoir, et peu de choses à emmener.
Je viens avec toi.