« Un bateau sortant du port, c’est comme un enfant qui à l’âge de partir du foyer familial…
Il s’en va, doucement.
On le guette, le regarde au loin s’éloigner, puis, on le perd de vue. »
Voilà ce à quoi pensait Antony Bernn.
Antony Bernn, donc, était serveur à mi-temps dans un petit restaurant dans une ville près de Sète. Il observait les bateaux quitter le port ou y revenir, les mouettes qui défiaient le vent et volaient gaiement, alors que lui restait « collé » à cette terre, sentant l’air marin caresser ses narines et le vent jouer avec ses épais cheveux. Les jambes dans le vide, assis sur la chaussée, aucun passant ne faisait attention à lui. C’est d’ailleurs ce qui se passait perpétuellement dans son insignifiante vie. Ni heureuse ni triste ; tel était ce qu’il pensait de son existence.
L’église de la ville sonna, de son immense cloche, huit coups. Après quelques secondes sans réaction, le jeune homme se leva d’un bond et courut : il devait être à son travail dans une demi-heure. N’importe qui aurait pu penser que cela suffirait pour rejoindre le restaurant, seulement celui-ci était loin. Pas assez pour la voiture, trop à pied mais il préférait la marche. Et puis de toute façon, les routes, à cette heure là, étaient bondées et tous étaient dans l’incapacité d’avancer. Sans parler des klaxons permanents qui rendaient le chemin pénible.
Il arriva donc essoufflé, certes, mais seulement deux petites minutes en retard. Avec un peu de chance, s’il se vêtait de son costume rapidement, le patron ne s’apercevrait de rien. Ce n’était pas ce petit retard qui gênerait, non. Seules les dix obligatoires d’avance inquiétaient le jeune garçon.
Il réussit ce dur défi puis se mit au travail. Vérifier que tout allait bien, que tout était propre pour accueillir des clients et installer le couvert. Les premiers furent un vieux couple d’habitués. D’après les cuisiniers, travaillant ici depuis près de vingt ans, ils étaient toujours venus, toujours à la même place et enfin, tous les mercredis et dimanches. La vieille dame parlait souvent avec lui quand il y avait peu de clients. Elle racontait sa vie, des rumeurs, des anecdotes, des critiques de personnages peu sympathiques… Un peu de tout et n’importe quoi à la vérité. En effet, il n’était, habituellement, pas friand des conversations de ce genre mais elle y mettait tant son cœur, son énergie, et son sourire à ses récits, qu’elle rajeunissait le temps de ceux-ci, comme si elle racontait les nouvelles de l’école à ses amies. Elle riait souvent de ses propres histoires ou de ses réflexions. Quant à son mari, lui, se contentait de sourire et de regarder sa femme rire, s’agiter en tout sens, les yeux pleins d’un amour fou, comme si c’était le premier jour qu’il s’étaient dit « je t’aime », comme s’ils ne s’étaient embrassés qu’une seule fois et ce jour même, comme si rien ne pouvait les séparer.
Le serveur se demandait d’ailleurs s’il était possible que, à l’exemple de ce ces deux là, l’amour pouvait-être aussi fort et passionné que les premiers jours malgré les années…
Ceux qui suivirent furent des touristes et ceux d’après encore, un groupe d’ami fêtant l’anniversaire d’une certaine « Anne ». D’autres sont venus, mais le jeune homme ne s’en souvenait pas. Vint ensuite sa pause de 11 à 12h puis, jusqu’à 16h, il continua son travail.
Il prit bien soin de ranger son costume puis sortit du restaurant et s’aventura dans les rues.
Le chemin qu’il empruntait n’était pas celui de sa maison mais celui d’une exposition d’art, dont il était le visiteur le plus fréquent, bien qu’il ne fasse aucun achat.